Mariejosée Desjean et Daniel Gingras dans leur atelier des Cantons-de-l'Est

Mariejosée Desjean et Daniel Gingras cultivent à Frelighsburg une passion commune pour l’argile, la création et l’art utilitaire. Pendant la pandémie, ils ont érigé un immense four à bois. Chaque cuisson y est désormais un événement auquel famille et amis sont conviés.

TEXTE Eugénie Edmond
PHOTOS Alma Kismic

La mise en scène pour la photo n’a pas convaincue Mariejosée. Elle, assise sur une chaise; lui debout derrière, la main posée sur son épaule en posture de propriétaire.

D’instinct, elle s’est levée. Daniel s’est assis. Et, cette fois, c’est elle qui a posé son coude sur l’épaule de son partenaire. Son sourire s’est élargi.

Mariejosée Desjean et Daniel Gingras dans leur atelier de céramique
© Alma Kismic | Mariejosée Desjean et Daniel Gingras
atelier de Mariejosée Desjean et Daniel Gingras
© Alma Kismic

– C’est moi la boss!, lance-t-elle, frondeuse
– Oui, la boss des bécosses, reprend Daniel, pince-sans-rire. 
– J’ai un petit côté féministe, confie la céramiste avec malice.

Dans la boutique attenante à la maison, bâtie dans la campagne de Frelighsburg «avec nos anciens kiosques pour les salons», le contraste entre leurs styles saute aux yeux. La poésie de Mariejosée est lumineuse et joyeuse : maisons miniatures pour la fée des dents, théières en forme de citrouille, jardinières qui rappellent le merveilleux de l’enfance. Daniel, lui, nourrit un travail aux couleurs terreuses. Il affectionne la cuisson au four à bois à très haute température, qui donne à ses pièces  un brillant métallique venu des profondeurs.  

pièces de Mariejosée Desjean
© Alma Kismic
pièces de Daniel Gingras
© Alma Kismic

«On est le yin et le yang. Marie fait une porcelaine colorée, ludique. Moi je fais une poterie sombre», résume Daniel, taciturne. 

Tout en haut, sur un mur de l’atelier, s’alignent des photos de fours traditionnels japonais, tout aussi imposants les uns que les autres. Un simple amuse-bouche avant la découverte de la bête qui trône dans la cour : un immense four à bois construit brique par brique par le couple. Il peut cuire près de 900 pièces simultanément, lors de deux cuissons annuelles où famille, amis et potiers se joignent à la fête. Long de 23 pieds, il ressemble au dos d’un dragon qui retient sa flamme dans ses entrailles avant de recracher la fumée par la cheminée. 

Ce chantier, Daniel l’a rêvé toute sa vie. Il n’a pu le concrétiser qu’après s’être installé, en 2017, dans les Cantons-de-l’Est avec Mariejosée. «Des comme ça, il n’y en a que six au Québec», s’exclame-t-elle fièrement.

atelier de Mariejosée Desjean et Daniel Gingras
© Alma Kismic
oeuvres de Mariejosée Desjean
© Alma Kismic

Lorsque le couple prend une pause et regarde autour de lui, il en est encore émerveillé. «On se pince», confie la céramiste. La maison, tout en bardeaux de cèdres, pensée et bâtie par un ébéniste, est grandiose. L’atelier, intégré à la maison, leur offre assez d’espace pour travailler chacun de leur côté et donner des cours. L’été, marguerites et monardes colorent la façade. À l’arrière, une douche extérieure permet d’ôter les tiques après avoir passé le weed eater — la «job» de Daniel.

Ce duo montréalais, «fruit d’une famille recomposée», a attendu que leurs enfants sortent de l’adolescence avant de chercher une maison commune. Celle qu’ils ont trouvée dépassait toutes leurs attentes… et posait une question : combien de pots faut-il vendre pour payer l’hypothèque ? «On ne voyage pas, on n’a pas de superflu», explique Mariejosée. Et puis il y a eu des contrats payants : les terrines que Daniel a fournies pendant 21 ans aux boulangeries Première Moisson (jusqu’à 3000 par année), les foires, l’enseignement… et surtout, beaucoup de travail. Mariejosée a aussi apprivoisé les moules pour gagner du temps, tout en conservant pour chaque pièce un caractère unique, façonné et décoré à la main. «Je suis une tortue», sourit-elle, tant elle aime peaufiner ses créations. 

Mains façonnant l'argile
© Alma Kismic
Mariejosée Desjean travaillant la céramique
© Alma Kismic | Mariejosée Desjean

Surtout, ils n’ont jamais perdu la passion : «Chaque fois que je m’assois pour travailler, je suis heureuse. Je sais à quel point je suis privilégiée.»

À 62 et 63 ans, le duo ralentit toutefois un peu le rythme. Mariejosée a délaissé quelques foires et boutiques au profit de l’enseignement. Daniel tourne moins, et se consacre lui aussi à l’enseignement. «On a monté la montagne et on commence à la redescendre, en faisant attention de ne pas trop s’enfarger», illustre Daniel. 

Après des années à travailler tous les jours de 11h à 20h, parfois plus tard, Mariejosée réalise que le temps file : ce vélo qu’elle n’a pas eu le temps de faire encore cet été, ces livres qui s’empilent sans être ouverts…

«La vie s’en va. Il faut que je me dépêche!».

Pour une tortue, c’est tout un défi. Mais auprès de son complice, elle semble toujours trouver le souffle qu’il lui faut.

intérieur de l'atelier de Mariejosée Desjean et Daniel Gingras
© Alma Kismic

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Atelier Saint-Cerf, Circuit-Court

Petit objet de bois d’à peine 75 grammes, le coupe-légumes et fruits pour jeunes cuistots a fait la renommée d’Atelier Saint-Cerf. D’abord projet familial, il est aujourd’hui porté par l’ébéniste autodidacte Alain Laferrière qui s’apprête à ouvrir un nouveau chapitre à Lac-Mégantic.

TEXTE Eugénie Edmond
PHOTOS Alma Kismic

Le soleil brille sur la rue Wellington Nord, en plein centre-ville de Sherbrooke, mais la lumière pénètre à peine dans l’atelier d’Alain Laferrière. Depuis trois ans, l’ébéniste occupe un petit espace au fond d’un local qu’il partage avec d’autres artistes, entre outils, matériaux et retailles empoussiérées. 

Dans quelques jours, il pliera bagage. 

Découpe d'animaux en bois
© Alma Kismic
portrait d'Alain Laferrière d'Atelier Saint-Cerf
© Alma Kismic | Alain Laferrière

Bientôt, il s’installera à Lac-Mégantic, au cœur du quartier Fatima, après avoir décroché l’appui de Quartier Artisan, qui a financé la mise de fonds de sa nouvelle maison. «L’an prochain, il y aura là-bas une usine en coworking pour les artisans, avec des machines comme une découpeuse laser, une galetteuse», raconte-t-il avec enthousiasme.

Il y a trois mois à peine, Alain n’aurait pas imaginé ce tournant. «Depuis ma séparation, j’ai arrêté de faire des plans de match. Je laisse aller la vie. Je surfe sur la vague», confie-t-il. 

Quand l’occasion s’est présentée, il a tenté sa chance pour intégrer la cohorte 2025 de Quartier Artisan, et a été choisi. Résultat : un accompagnement pour développer son entreprise et un coup de pouce pour acheter sa maison. 

«C’est quasiment une mini-maison. L’avantage, c’est qu’il y a un pas pire terrain où je vais pouvoir me construire un atelier plus adéquat», avance-t-il, heureux.

Alain n’en n’est pas à son premier déménagement. Au cours des trente dernières années, il s’est promené pas mal, travaillant d’abord comme architecte designer, de Saint-Jean-sur-Richelieu à Gaspé, puis à Rimouski. C’est d’ailleurs dans le Bas-Saint-Laurent qu’il a démarré son atelier d’ébénisterie, afin de subvenir aux besoins de sa famille sans trop s’éloigner. Mais c’est à Honfleur, dans Bellechasse, qu’Atelier Saint-Cerf a réellement pris son envol en 2012.

Un produit signature 

Sur une étagère, Alain prend une boîte remplie de couteaux de bois. De petites spatules arrondies, simples en apparence, mais au design étudié. «Mon ex-conjointe était pâtissière. Les enfants jouaient à couper des légumes en pâte à modeler avec ses coupe-pâte en métal. On s’est dit : pourquoi ne pas en faire en bois?».

Ce fut un succès instantané : 3000 exemplaires vendus la première année, 6000 la suivante, plus de 10 000 la troisième. Destinés aux enfants de 9 mois et plus, ces couteaux d’érable argenté sont solides, durables et sécuritaires. L’objet semble si simple qu’on ne peut s’empêcher de demander : et personne ne l’a copié? Alain acquiesce. «Plusieurs ont essayé de les copier, mais tout le monde a lâché… J’ai mes techniques pour que ce soit rapide à produire et que le couteau reste efficace longtemps», dit-il fièrement. 

Couteaux en bois pour enfant Atelier Saint-Cerf
© Alma Kismic | Couteaux Atelier Saint-Cerf

«C’est ce que je voulais, créer un produit qui va durer à travers le temps. Un produit pour les enfants et qui permet d’être en famille», ajoute-t-il.

À l’époque, toute la famille mettait la main à la pâte. Après la séparation, il a poursuivi seul, sans chercher à forcer la promotion. Il en vend encore un millier par an. 

D’autres créations et un nouvel élan

En parallèle, Alain fabrique des figurines en bois représentant la faune locale. Une quarantaine d’écureuils attendent d’ailleurs leur tour de passer au polissage. Ensuite ce seront peut-être les marmottes, ou les loutres. Alain crée chaque année de nouveaux animaux, au gré de son inspiration ou de ses gaffes. À preuve, ce raton-laveur, qui a fini par se transformer… en opossum. «Il commence à y en avoir au Québec. Les opossums arrivent de la Virginie et remontent vers le nord parce que c’est plus frais. J’en ai vu un à Richelieu, j’ai été vraiment surpris».

Plusieurs animaux sculptés en boi : renards, manchots, écureuils
© Alma Kismic | Animaux Atelier Saint-Cerf
Alain fabriquant un animal dans son atelier
© Alma Kismic | Alain Laferrière

Il rêve aussi de consacrer plus de temps à la sculpture, comme en témoigne ce jackalope —  un lièvre avec des bois de cerf, figure mythique du folklore américain — au milieu de l’atelier. Il y a aussi cette étrange œuvre d’art gossée à même une branche, en clin d’œil aux bruyants corbeaux de la Gaspésie qu’il a jadis côtoyés, ou ces trois chaises aux dossiers savamment sculptés qui attendent, suspendues au fond de la pièce depuis des mois, que l’ébéniste s’y attarde.

Mais il faut d’abord déménager. Encore une fois et pour le mieux.

«Je suis fatigué, mais j’ai hâte. C’est juste du positif», résume-t-il.

Et déjà, il se projette au beau milieu du lac Mégantic : «J’ai même acheté deux kayaks».

Orignal Atelier Saint-Cerf entre les mains de son créateur
© Alma Kismic | Orignal Atelier Saint-Cerf
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Sabrina Dubé à la machine à coudre

Avec Coast 95, la designer Sabrina Dubé propose des vêtements et accessoires inspirés de la vanlife. Chaque pièce incarne une vision du voyage où style, utilité et durabilité s’entrecroisent.

VIDÉO Victor Saliba
TEXTE Anne Genest
PHOTOS Rachel Fortin

Le design prend tout son sens quand il émerge du quotidien, de l’usage, du rêve de liberté. C’est ce fil conducteur qui guide Sabrina Dubé, fondatrice de Coast 95, une marque québécoise née d’un amour partagé pour les routes sinueuses et les matières durables. Créée après de nombreux périples en van aménagée, avec son conjoint et leur fidèle chihuahua, Coast 95 incarne un mode de vie libre et réfléchi, enraciné dans le réel autant que dans l’imaginaire.

Designer Sabrina Dubé qui trace sur un tissus
© Circuit-Court | Sabrina Dubé
Boutique Coast 95 à Lac-Mégantic
© Circuit-Court

Dès qu’elle trace un croquis, Sabrina pense à la globalité : du dessin à la coupe, du choix du textile à l’usage final. «Ce que j’aime le plus, c’est l’œuvre complète. Partir d’une idée, la transformer en patron, puis en vêtement. J’aimerais pouvoir créer mille produits, de tous les styles!» confie-t-elle avec un enthousiasme contagieux. Coast 95, c’est précisément cela : un espace créatif ouvert où la designer explore sans relâche.

Caméraman dans atelier de couture
© Circuit-Court

L’univers de la couture s’est imposé naturellement à elle. Ses grands-parents possédaient une entreprise de production de vêtements, Dubé inc., et son père a longtemps travaillé dans une usine de couture. Enfant, Sabrina s’amusait parmi les boutons et les tables de coupe. «Quand je dis que le design m’a choisie, c’est peut-être parce qu’il était déjà là, dans mes gènes.» Après un baccalauréat en design de mode à l’École supérieure de mode – ESG UQAM, elle œuvre dans l’industrie comme styliste avant de suivre son propre chemin. Coast 95 devient alors un prolongement naturel de son parcours, une façon de concilier indépendance, création et valeurs écologiques.

Chaque vêtement ou accessoire est pensé pour être utile en voyage, mais aussi beau et durable. Ponchos-serviettes, vêtements souples, tasses en métal : tout est conçu pour traverser les saisons et les kilomètres. «Je veux que les gens investissent dans des produits qui durent. Quand je vois un client porter un article Coast 95 encore magnifique après trois ou quatre ans, je sais que j’ai réussi.» La matière, choisie avec soin, reflète cette volonté : privilégier les textiles naturels, résistants et confortables.

Atelier de couture Coast 95
© Circuit-Court
Découpe de patron
© Circuit-Court | Sabrina Dubé

Au-delà de la mode, Coast 95 transmet un certain rapport au monde : celui d’une vie simple, non planifiée, à l’écoute des éléments. Chaque été, Sabrina reprend la route avec sa vieille GMC Safari, en quête de nouveaux paysages et d’idées neuves. Elle incarne cette génération de créateurs qui puisent leur énergie dans le mouvement et l’authenticité.

Coast 95, c’est une ode à la lenteur, à l’aventure, à l’art de bien s’équiper sans surconsommer. Une marque qui ne suit pas la tendance, mais trace la sienne, sur les routes du Québec et d’ailleurs. Pour Sabrina Dubé, c’est aussi un retour à soi, à ce qui compte. Un geste de liberté.

portrait de Sabrina de Coast 95 dans son atelier à Lac-Mégantic
© Circuit-Court | Sabrina Dubé
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